Quel projet pour l’école?

Jean Piaget vers 1960  extrait documentaire « Quand nous étions écoliers » de RJ Bouyer




La coopération, au coeur de l’école de demain

Emmanuel Davidenkoff intitule sa chronique du 9 janvier 2014 « L’école du futur passera par la pédagogie coopérative », et s’agace des lenteurs de l’enseignement secondaire à changer de paradigme.

En décembre 2013 l’Uqam publie le travail de chercheurs scandinaves qui croisent les différents référentiels de compétences utilisés dans l’enseignement supérieur en Europe et aux Etats Unis pour aboutir à un classement des 10 compétences les plus recherchées au XXIe siècle.

La première compétence est la collaboration, la seconde la communication, la troisième l’usage des TICE.

Autant de signes concordant de la nécessité de penser la pédagogie dès le plus jeune âge autour de la collaboration, qui ne va pas de soi et ne peut se déployer que dans un cadre qui à la fois protège et autorise.




Se former à la complexité de l’école

L’école est entrée dans l’ère de la complexité.

L’occasion d’un changement politique amène à penser un nouveau projet politique pour l’école. Du bouillonnement qui suit ressort l’idée qu’un grand changement est nécessaire. C’est ce qui se passe à chaque tentative de réforme. L’école évolue en même temps que la société, voire avec un temps de retard. C’est sans doute normal. Mais cette fois-ci, il semble que l’urgence est grande.

Au cours des cinquante dernières années, les sciences humaines ( psychologie, sociologie, pédagogie…) nous ont appris que les maîtres et les élèves sont des personnes globales, présentes avec toutes leurs dimensions émotionnelles, affectives et physiques, que la violence éducative engendre la violence, que le respect ne peut être que réciproque, qu’un groupe ne peut avancer que s’il a un leader qui l’entraîne, toute cette complexité irréductible des rapports humains et du rapport au savoir.

Aujourd’hui, l’entrée dans l’ère numérique ( développement toujours plus rapide des réseaux auxquels sont connectés élèves, professeurs et parents, accès possible et facilité à tous les contenus de savoirs ( bientôt tous connectés à internet en permanence en classe et à la maison), modification des rapports auteur/lecteur ( tous potentiellement auteurs sur des blogs, réseaux sociaux, plateformes d’échanges, tous potentiellement formés et formateurs dans nos domaines professionnels respectifs..) impacte fortement l’école, qui ne peut plus ignorer cette révolution du rapport aux savoirs et à la formation, tout aussi importante que celle de l’apparition du livre au XVe siècle.

Un système complexe:

Étymologiquement, compliqué (du latin cum pliare, empiler avec) signifie qu’il faut de la méthode pour comprendre l’objet d’étude, complexe (du latin cum plexus, attaché avec) désigne un objet fait d’intrications, où « tout est lié » et dont l’on ne peut étudier une petite partie de façon isolée. Etre «complexe» est la caractéristique de tout système.

«La complexité, telle que définie par Edgar Morin, est une question, non une réponse. La complexité est un défi à la pensée et non une recette de pensée.  La pensée complexe se propose de négocier avec les incertitudes et les contradictions. La pensée complexe vise, non pas à annuler par les idées claires et distinctes les déterminismes,  les distinctions, les séparations, mais à les intégrer. On ne peut pas réduire la complexité.»[2]

On pourrait dire sans doute que l’école – et ce qui s’y joue – a toujours été complexe, que l’apprentissage a toujours été un processus mystérieux avec de nombreuses imbrications, ainsi que les relations humaines, la communication, l’alchimie du groupe, mais nous ne le savions collectivement pas aussi clairement. C’était un blind spot,  un point aveugle. Ce n’est pas forcément le réel qui change radicalement, mais notre interprétation du réel qui évolue.

Elle évolue parfois sur la durée et parfois par bonds, comme si des pans entiers nous étaient révélés, parce qu’un penseur, un scientifique a pensé le réel et que les concepts qu’il apporte l’éclairent très différemment.

Tant que l’on a considéré collectivement que l’autorité des maîtres s’imposait aux élèves par la seule force de leur statut institutionnel, qu’ils étaient seuls dépositaires du savoir dans la classe qu’ils devaient transmettre, et que les ressentis de l’enfant et du maître étaient des données négligeables, seuls quelques chercheurs[3] visionnaires et isolés ont décrit cette complexité de l’école.

La tradition cartésienne française, qui organise le savoir grâce à une méthode analytique, qui réduit ce qui est compliqué en éléments simples, en objets d’études à maîtriser, a fortement imprégné notre culture universitaire et scolaire, jusqu’à la formation des enseignants, et les compétences nécessaires pour le devenir. Son objectif était de réduire la complexité, de canaliser l’esprit divergent dans un cheminement linéaire et rationnel, pour permettre à l’homme de maîtriser son propre esprit et le monde, d’apporter une méthode. Elle nous a partiellement rendus aveugles, en nous donnant du territoire une carte schématique (répartition en classes d’âge, disciplines scolaires, programmes scolaires), qui ne lui correspond plus vraiment.

Peut-on se former à la complexité et comment ?

 

[1] http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/complexite/association.html

[3] par exemple Edgar Morin, Philippe Perrenoud